Construction de la réalité dans la cure d’un psychotique
Jacques Borie
"Revue de la Cause freudienne n°19"
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Construction de la réalité dans la cure d’un psychotique[1]
Jacques Borie
A quarante ans, M.F. a déjà derrière lui une vingtaine d’années d’hospitalisation psychiatrique qui, accompagnée de traitements variés et d’une solide pension d’invalidité, lui permet de survivre sans le souci du commun concernant par exemple le travail ou le logement. Depuis quelques mois cependant, il sort de l’hôpital pour me voir parce qu’il pense que l’analyse est sa seule chance d’échapper à son destin de crucifié. Un jour, il arrive en colère contre les psychiatres de son service car ils lui ont dit : « C’est bien d’aller voir un analyste mais il faut aussi chercher à vous réintégrer dans la société, à trouver un logement et un travail, enfin bref, il faudrait vous occuper de la réalité !» A quoi, sans se démonter, il leur a rétorqué : « Mais je travaille ; j’ai trois séances d’analyse par semaine pour m’occuper de la réalité. »
De ce trait d’ironie propre au psychotique toujours prêt à faire sourire aux dépens d’une figure de maître, pointons déjà le savoir qu’il inclut sur l’enjeu de l’analyse : il s’agit du travail d’un sujet – donc pas d’un délire à deux –, c’est-à-dire d’une pratique visant par ses moyens propres – la parole – à transformer un objet, et qui concerne sa réalité en tant qu’à la fois subjective et relative à son rapport au monde. Au discours médical qui lui suggère les vertus d’une prolétarisation consentante comme modalité de l’adaptation du fou à la réalité, notons qu’il n’oppose pas un autre idéal – du style éloge de la folie ou exaltation de l’errance du fou rural ou marginal –, mais que au contraire il soutient son désir d’analysant comme possibilité d’un autre abord de sa réalité à partir d’un travail subjectif.
Mais revenons à Freud, d’abord pour rappeler que dans l’article de 1924, sur «la perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose», il avance – pour simplifier –, deux thèses la névrose et la psychose ne se différencient pas par leur rapport à la réalité – toutes deux ne veulent rien en savoir –, mais par leur mécanisme spécifique de traitement de la réalité (refoulement pour la névrose, déni et rejet pour la psychose), et surtout parce qu’elles substituent à cette réalité en défaut le fantasme pour le névrosé, le délire pour le psychotique. Il précise que cette substitution a valeur de reconstruction, terme qu’il reprend dans l’article de 1937, «Constructions dans l’analyse», pour en montrer la parenté avec l’opération de l’analyste qui intervient par des constructions lorsque le souvenir fait défaut. De plus, dans le cas de la psychose, la folie ne s’oppose nullement à la réalité mais elle tire sa force de la part de vérité incluse dans le délire qui est justement mis à la place de la réalité.
On mesure à peine le caractère inouï de ces thèses freudiennes si l’on observe comment elles ont été peu prises au sérieux par la psychiatrie comme dans mon exemple d’introduction, ou par les psychanalystes versant I.P.A. lorsque l’on voit par exemple Lebovici citer en exemple la fin de la cure de Sammy, enfant psychotique, pensée comme un retour à la réalité grâce – je cite – à une «pseudo-névrotisation», niant donc la valeur reconstructive du délire. Notons enfin que cette conception freudienne de la construction de la réalité à partir de la vérité du délire est congruente à la logique analytique en ce qu’elle forclôt toute notion d’intuition ou de référence pour s’en tenir à la valeur structurante des seules créations langagières.
Dès lors la question de la réalité dans la cure du psychotique pourrait se formuler ainsi quelle version de la réalité peut se construire à partir des productions littérales d’un sujet sous transfert permettant de concilier une modalité de jouissance particulière avec la possibilité d’un lien social, tout en se passant du Nom-du-Père ?
Le cas qui va me guider pour aborder cette question est celui de Jérôme, adolescent de 16 ans que je rencontre pour la première fois alors qu’il sort d’un séjour de cinq ans dans un établissement médico-social où il a été placé avec le diagnostic de prépsychose. Sa réintégration en milieu familial et scolaire normal provoque une catastrophe subjective qui amène Jérôme à me parler de ce qui l’oblige à rester prostré sur son lit de longues heures. S’il va au lycée, il est persuadé que ses copains veulent le droguer et que leurs regards visent à lui jeter un sort : « Je me suis fait avoir, on me traite du sens mauvais mal ». Il n’est pas seulement paralysé par ces mauvaises intentions prêtées à l’Autre, mais par des phénomènes corporels étranges. Après s’être cassé le poignet, il a senti des choses lourdes venir lui écraser le visage ; quand il a voulu réparer une crevaison sur son vélo, du trou qu’il ne parvenait pas à boucher, des objets moussants ont surgi pour prendre possession de ses yeux et de ses oreilles. Il imagine d’ailleurs qu’en se faisant un trou dans la gorge, il pourrait observer le travail interne des envahisseurs.
Face à cette prise de possession de son corps par des phénomènes élémentaires comme par la voix sonorisant le regard de l’Autre, il tente cependant de s’abriter sous un signifiant dont il a repéré qu’il pourrait peut-être le protéger de la masse infinie des sons qui l’opprime. Ce signifiant, c’est le mot «électronique» dont il va chercher la trace par une errance dans les grands magasins où le rayon du même nom aurait certainement une place pour lui, ou encore dans la rubrique «électronique» de l’annuaire du téléphone où il espère pouvoir lire son nom dans la liste. Malheureusement, cette errance ne parvient pas à le pacifier, et c’est pourquoi il vient me voir pour tenter d’épeler la valeur de ce signifiant «électronique», opération qui permettrait d’appareiller le son.
Il me raconte ainsi les nombreuses activités nocturnes qu’il déploie pour contrer la paralysie que lui imposent les voix : il tente de construire des circuits électriques qui capteraient des ondes vides ou en langues étrangères, il installe par la fenêtre de longues antennes pour recueillir un message de l’au-delà, il assemble un appareil branché sur sa voix, dans lequel il serait à la fois émetteur et récepteur en circuit fermé. Dans la musique, il a noté non sans perplexité qu’il n’était intéressé que par un instrument, au point de devoir coller son oreille contre le haut-parleur : le son du cor ! On voit que ce débat entre l’objet et l’Autre est à la limite de se clore sur une jouissance autistique.
Ce qui introduira du nouveau est une création signifiante de Jérôme dans le transfert : il m’explique d’un ton euphorique qu’il a découvert qui j’étais : « Vous êtes un parasite ! » L’analyste un peu interloqué demande des précisions : « Oui c’est un mot que j’ai inventé, ça n’a pas de sens mais c’est le nom que je donne à celui qui refait la santé en faisant parler ». Ce signifiant asémantique désigne donc la place de l’analyste comme suppléant à la fonction du Nom-du-Père, point vide de la langue qui décomplète l’ensemble des signifiants, permettant que le son et le sens fonctionnent en altérité ; qu’il désigne ce parasite comme néologisme pour lui, ne nous empêche pas de l’entendre comme ce défaut qui, dans la pureté universelle du son, vient introduire l’indice de l’imperfection.
Cette invention de l’analyste en parasite marquera un tournant dans la valeur du son pour Jérôme. Il commence à rédiger un catalogue des orchestres rock de sa région, à recenser tous les noms des fabricants de matériels hifi et à étudier des livres d’électronique. Il se prend à rêver d’être disque-jockey d’une boîte pour laquelle il veut construire un appareil dit de «programmation absolue» ; il me confie enfin les étapes de son plan secret :
1. animer une boîte de rock
2. acheter la FNAC
3. racheter des usines électroniques aux Japonais.
En attendant, et plus concrètement, il se propose de réparer les appareils électroniques des voisins, qui le trouvent bizarre, mais apprécient ses compétences comme son dévouement.
Parallèlement à ses séances, Jérôme a également une pratique de l’écrit qui consistera tout d’abord à remplir des feuilles dites « cahiers de passions » avec des équations mathématiques et des phrases en anglais, deux langages auxquels il dit ne rien comprendre. Cette pratique évoluera vers des textes qu’il me laisse en dépôt, dont l’un, intitulé « la parole sacrée », consiste en de longues considérations sur sa certitude de communiquer avec des extraterrestres, mais qui se ponctuent cependant d’un « mon sens est compatible avec le monde. » « Écrire, me dit-il, ça me rassemble quand j’ai pas de partenaire et trop de bruit » ; il appelle ça « mettre le son en boîte ». Enfin, il signe un de ses textes « Moi en sono », se créant un ego objet, comme Joyce se portraitisait en «The artist as a young man».
Mais cette construction d’une identification ouvrant l’accès à une certaine réalité achoppe cependant à le soutenir dans une position sexuée. Dès le début de sa crise, il entend ses collègues lui murmurer « pédé, fillette, suce » lui assignant une place qu’il réfute avec énergie : « je pourrais tuer si l’on me dit ça » ou « pour me défendre, il me faudrait un corps en bronze ». Pour s’opposer à cette féminisation, il construit l’idée d’une position masculine qui lui permettrait d’aborder les femmes à une condition très particulière : être revêtu d’une combinaison de la marque Sony ; ainsi habillé d’un uniforme il se rendrait chez les femmes sous le prétexte de réparer leurs appareils électroniques et pourrait, dit-il, à coup sûr, « baiser des femmes seules et vierges. »
Le sujet peut donc, à condition de se recouvrir d’un insigne pris sur l’Autre, construire un fantasme postiche à partir de l’identification à un trait corrélé à l’objet de sa jouissance sonore.
J’en terminerai avec l’évocation de cette cure pour noter que depuis quelque temps, Jérôme me fait une nouvelle demande : il veut transformer les séances en entretien entre camarades : « on devrait discuter comme des amis au café » ; ainsi m’amène-t-il les dernières cassettes de rock pour me demander mon avis, ce à quoi il m’arrive de me prêter. Il pense d’ailleurs que l’électronique est le fil de sa vie comme l’avenir de son futur, ce qui dans sa réalité présente se traduit en effet par la préparation sérieuse d’un C.A.P. d’électronique joliment nommé «option automatisme». Il évoque enfin son souhait d’espacer les séances, voire d’envisager d’arrêter : « il me suffirait peut-être de penser que vous êtes quelque part. »
Pour conclure, quels enseignements théoriques peut-on tirer de cette cure ? Le point essentiel concerne le statut de l’objet : d’abord entièrement réduit à une pure sonorité fonctionnant dans un circuit bouche-oreille, il va se muter en objet présentable à l’Autre, pouvant prendre valeur dans le champ social. Cette mutation s’opère non par un déchiffrage de sa valeur signifiante, mais par un chiffrage qui lui donne un statut dans l’Autre en l’extrayant du corps. C’est le savoir construit sur cet objet – entre autres avec l’aide de la science –, qui en fait un produit socialement présentable bien que tout à fait indéchiffrable. Cet objet est créé par le psychotique dans le vide du point forclos, comme réglementation d’une jouissance faisant bord à la Chose et cadre de la réalité. Dans le transfert, cette opération se soutient d’une position de l’analyste dont on peut repérer trois modalités successives : il est d’abord appelé comme Autre barré, garantissant en quelque sorte que le son et le sens sont hétérogènes, puis comme identifié à une pure création signifiante asémantique – l’analyste en parasite –, enfin comme compagnon pouvant partager la commune réalité des amateurs de musique. Le deuxième temps est évidemment essentiel, au sens où, en produisant une nomination supplémentaire, il opère comme le quatrième rond du nœud borroméen qui permet de suppléer au dénouement des trois autres et dont Lacan nous dit qu’il peut équivaloir à ce que Freud appelait la réalité psychique. C’est à partir de cette création que les diverses valeurs de la réalité pour le sujet peuvent se décliner : «moi en sono» du côté d’un ego de suppléance imaginaire, «baiser une femme en Sony» du côté du fantasme, et «se faire électronicien» du côté de l’identification symbolique.
Notons, pour terminer, les limites de cette reconstruction de la réalité dans la psychose, dont l’aspect bricolage ne garantit pas fermement contre le retour persécutant du réel. Jérôme lui-même, alors qu’il envisage d’interrompre l’analyse qui, dit-il, lui «a redonné la santé» en le rendant «compatible avec le monde», reste tout de même inquiété par deux événements : premièrement, alors qu’il était contrôlé dans la rue par des policiers, il est certain d’avoir vu l’un d’eux rire de son nom et il en a senti le monde trembler sous ses pieds ; et par ailleurs, il se demande toujours avec perplexité pourquoi ses parents s’adressent à lui en disant «elle».
C’est donc dans le registre du nom propre et du sexe que la réalité psychotique est la plus menacée ; c’est que lui fait justement défaut la fonction qui soutient la réalité, d’après Lacan (Écrits, p. 553) : le phallus, en ce qu’il permet à la fois de déréaliser la jouissance et de l’ordonner à la dimension comptable. Au fond, c’est parce que l’éthique du psychotique est moins lâche que celle du névrosé, parce qu’il consent moins à faire de la réalité une grimace du réel, qu’il est plus exposé à l’imminence de la Chose.
[1] Article publié dans la Revue de la Cause freudienne n°19