Comment demeurer séparés ?
Jacques Borie
"Quarto n°75"
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Comment demeurer séparés ?
Jacques Borie
Cette allocution de Lacan[1] – qui n’est donc pas un texte –, « improvisée » ajoute-t-il, doit spécialement être située dans son contexte. Comme discours clôturant les Journées sur les psychoses de l’enfant organisées par Maud Mannoni les 21 et 22 octobre 1967[2], elle est réponse à ce qui s’y est dit – sous forme d’un désaccord assez net – mais aussi l’occasion pour Lacan d’actualiser l’abord de cette question en tenant compte de l’avancée de son enseignement, marquée à cette époque par la considération centrale de l’éthique et l’introduction de l’objet a pour rendre compte de la jouissance échappant à l’ordre symbolique. La question cruciale n’est plus de savoir comment le sujet s’inscrit dans l’ordre symbolique par la grâce du Nom-du-Père, mais comment l’objet a peut ou non avoir une fonction séparatrice.
Comme le dit Maud Mannoni dans l’introduction de ces Journées, l’axe en est « la confrontation entre les conceptions structurales du groupe français et les conceptions existentielles du groupe anglais ». Cela permet à Lacan de répondre aux antipsychiatres anglais comme Cooper et Laing sur la notion de liberté et à Winnicott sur les préjugés de la relation mère-enfant. C’est également au livre récemment paru de Bettelheim The empty fortress[3] que Lacan répond, ainsi que l’a remarquablement dévoilé Jean-Robert Rabanel[4] dans un article de Mental.
Mais c’est aussi bien contre lui-même que Lacan avance, ainsi que Jacques-Alain Miller nous a appris à le lire.
Il commence en effet par faire référence à son article « Propos sur la causalité psychique »[5], où, vingt ans auparavant et à l’encontre de Henry Ey, il posait un lien fondamental entre la folie et la question de la liberté. Il trouve que s’armer de la liberté, comme « nos collègues et amis anglais » est une « perspective un peu courte », mais qu’une institution pour psychotiques devrait pourtant se référer à « un rapport fondé à la liberté ». Ce « fondé » s’oppose à la conception imaginarisée de la liberté dans l’antipsychiatrie et il donne l’exemple des trois générations nécessaires pour produire un enfant psychotique comme une des lois de ce fondement.
Mais la critique auto-adressée porte sur la référence heideggérienne à l’être-pour-la-mort qui fut aussi la sienne dans sa période dominée par le symbolique ; l’accent mis sur cette dimension va à l’encontre de ce qu’il appelle de ses vœux, soit la considération de l’être-pour-le-sexe, essence de la subversion freudienne. Cette absence de référence à des termes tels que rapport sexuel, inconscient, jouissance, Lacan n’en fait pas tant une erreur théorique qu’une faute par rapport à l’éthique et qui n’est pas sans symptômes. C’est un manque de courage et de gaieté : « Nous ne semblons pas bien vaillants à en tenir la position [de l’être-pour-le-sexe]. Non plus bien gais ». Et il ajoute que cette absence se remarque dans l’énonciation même des orateurs ! « Ce ne veut pas dire que leur présence [aux termes absents !] ne nous commandait pas, invisible, mais aussi bien, dans telle gesticulation derrière le micro, palpable ». Donc pas moyen d’y couper ; exposer c’est s’exposer, faire trace de la version de jouissance qui nous constitue, et plus encore à n’en rien vouloir savoir.
La référence à l’éthique est aussi une critique de ce qu’il appelle l’utilitarisme en tant qu’il est intenable dès lors qu’on considère le déséquilibre introduit dans le vivant par l’être-pour-le-sexe. La subversion freudienne montre l’impossibilité de toute psychothérapie conçue comme simple équilibre normatif. Cette reprise de son Séminaire sur l’Éthique est actualisée par Lacan sept ans plus tard à la lumière du « problème le plus brûlant de notre époque, en tant que, la première, elle a à ressentir la remise en question de toutes les structures sociales par les progrès de la science ». L’allocution de Lacan est en effet traversée par une certaine urgence à répondre d’une nouvelle situation, due au changement radical du régime de la jouissance à notre époque dont la conséquence est la montée de « la ségrégation ». Et il est frappant que si Lacan l’applique à « notre domaine à nous psychiatres » c’est pour l’étendre aussitôt à « notre univers ». On ne peut pas ne pas remarquer que Lacan vient de publier quelques jours auparavant sa « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École » en rapport à la question du camp de concentration, dont il situe le retour dans l’actualité comme « conséquence des remaniements des groupements sociaux par la science »[6]. C’est donc une mise en série que Lacan propose entre la clinique des enfants psychotiques, la destruction des liens sociaux et la réponse que l’École devrait y apporter.
Le rapprochement que Lacan effectue entre le nouveau régime du lien social – marqué par le remplacement de l’Empire (civilisateur) par les impérialismes – et les psychoses est centré sur la question de la séparation : « Comment faire pour que des masses humaines vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ? ». Autrement dit, ce n’est plus le signifiant maître ou le régime du discours en tant qu’il limite et répartit la jouissance qui régule le lien social permettant de vivre ensemble et séparés à la fois. La jouissance est en quelque sorte dénudée de ses enveloppes signifiantes et le réel comme impossible à supporter vient au devant de la scène. Et la réponse de Lacan à cette époque est dans la considération de l’objet a comme seul abord possible de la jouissance.
La démonstration de Lacan porte essentiellement sur deux points. Premièrement, la référence au corps dans le mythe de la relation mère-enfant est un préjugé ; Lacan vise ici aussi bien la thèse classique sur les psychoses de l’enfant considérées sous l’angle imaginaire d’un seul corps (la fameuse fusion I) pour la mère et l’enfant. Cet abord « produit une élision, qui ne peut se noter que de l’objet a ». Lorsque l’on s’oriente uniquement sur la relation mère-enfant on perd de vue que c’est par la pulsion que le corps rentre dans le circuit de la demande et qu’il en obtient ou non un retour de jouissance. Et Lacan montre la voie à suivre qui est de « s’opposer à ce que ce soit le corps de l’enfant qui réponde à l’objet a » en opérant sur « la marge laissée par la possibilité d’extériorisation de l’objet a » ; dans la même veine, Lacan rend hommage à l’invention de l’objet transitionnel par Winnicott mais pour accentuer l’importance non pas de préserver l’autonomie de l’enfant mais de servir « d’objet transitionnel à la mère ».
Deuxièmement, la considération de l’objet a objecte à toute pratique fondée sur « l’émission de belles paroles » qui reste dans le registre de la « fiction » ou de la « forgerie » sans toucher le réel en jeu ; et Lacan de rappeler que ce n’est pas lui qui se fie « qu’à opérer sur le sujet en tant que passion du langage ». L’objet a en tant que nom du réel à l’époque pour Lacan objecte à la parole au point qu’il termine sa note rajoutée en 1968 par une sorte d’appel à ne pas rester en arrière dans la considération du réel : « Quand verra-t-on que ce que je préfère est un discours sans paroles ? ». On peut voir là une première anticipation de ce que Lacan développera à la fin de son enseignement sur la fonction de la lettre. Cependant, il ne s’agit pas là du dernier mot de Lacan concernant les psychoses de l’enfant, car l’avancée de cette époque (celle de l’objet a plutôt silencieux) sera à nouveau remise en cause en 75[7] par la considération de l’autiste comme « plutôt verbeux » ; il ne s’agira alors plus d’opposer parole et jouissance mais de montrer comment la jouissance est incluse dans la lalangue par le signifiant tout seul.
Mais cette limite de la fonction de la parole – corrélative de l’abandon de l’être-pour-la-mort au profit de l’être-pour-le-sexe – va pour autant contre le soi-disant préverbal que révéleraient les enfants psychotiques, pour qui est prisonnier d’une conception développementale du sujet. Rendre pleinement à ce sujet sa dignité de parlêtre comme Lacan ne s’exprime pas encore en 1967, consiste au contraire à montrer ce qu’« il y a de linguistique dans la, conception de l’espace » ainsi qu’« un enfant qui se bouche les oreilles... n’est [-t-il] pas déjà dans le post verbal, puisque du verbe il se protège ». Et Lacan va même plus loin en supposant qu’à soutenir cet abord développementaliste, on favorise la ségrégation, en faisant de tout sujet un enfant généralisé, au sens d’irresponsable quant à la jouissance. L’intervention de Lacan se fait même prophétique puisqu’il annonce que c’est le corps de l’enfant lui-même qui va devenir objet du marché (« le détailler pour l’échange »), ce qu’on voit aujourd’hui à travers les diverses manipulations de la médecine prénatale ainsi qu’au regard de l’apparition d’un véritable marché de l’adoption voire des organes. L’objection de Lacan est très clinique : c’est à considérer le corps de l’enfant par rapport à l’objet « condensateur de jouissance », qu’on aura des chances de se repérer dans la pratique et aussi de comprendre « des problèmes posés à l’époque » où justement les signifiants de la transmission symbolique ne font plus le poids.
Toujours conséquent avec ce qu’il avance, Lacan se demande quel mode de présence est à attendre des psychanalystes pour être à la hauteur de la question posée par l’être-pour-le-sexe à l’époque de la science et du marché ? Certainement pas comme modèle de la vie de couple où ils ne sont « pas plus souvent deux qu’on ne l’est ailleurs », ni pour juger des choses du sexe où, au XVIIème et au XVIIIème, il est probable que « les jugements y aient été plus libres à concerner la vie sexuelle » que « depuis l’avènement du psychanalyste » ! Reste donc à prendre les choses du côté de la sexualité féminine et non par le trop aveuglant rapport mère-enfant. C’est donc à « la présence du sexe comme tel » c’est-à-dire du féminin, qu’il faut nous référer. L’énigme du « Que veut la femme » freudien, la place « au centre aveugle du discours analytique » avec pour conséquence que « la femme soit psychanalyste-née ». C’est donc sur le défaut dans le savoir qu’emporte le féminin qu’il faut se régler par opposition aux « belles paroles » déjà citées qui tentent de traiter la jouissance en trop par le père et le sens.
Le psychanalyste est aussi appelé à tirer les conséquences de ce rapport au féminin comme défaut dans le savoir en en faisant trace dans le style même de son énonciation. C’est ainsi que j’entends son insistance (il revient à plusieurs reprises sur cette question) sur le mode selon lequel nous sommes affectés dans notre travail. Pour regretter de trouver « de moins en moins de personnes à qui je puis dire les raisons de ma gaieté, quand j’en ai » ou sous un autre angle « la tristesse qui se motive d’une gaieté rentrée ». A cela, il oppose son « C’est vrai. Je ne suis pas triste » en quoi il sait ne pas plaire aux universitaires qui veulent des énoncés sans énonciation. Et surtout il termine son allocution sur cette question adressée au plus intime de chacun de ses auditeurs « Quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? », où l’on peut entendre une anticipation du passage de « Télévision », 8 dans lequel, cinq ans plus tard, il reliera la gaieté au refus de se laisser engluer dans le sens. C’est ainsi à la disposition de chacun à l’égard du réel que Lacan s’adresse, ce dont le style doit faire trace vivante.
Cette allocution est donc d’une richesse exceptionnelle, en ce qu’elle parvient à traiter précisément du sujet en question, « les psychoses de l’enfant » donnant de nombreuses indications tout à fait utilisables pour ceux qui se coltinent à ce réel ; mais aussi en ce qu’en même temps, on y voit Lacan s’efforcer de décentrer son auditeur de ce que peut avoir d’obscurantiste le seul point de vue du clinicien ou du thérapeute toujours voilé par les fausses évidences de la pratique. Il donne les bases des structures en jeu dans l’expérience, il en réfère à l’éthique des pratiques comme à l’affect qui nous y guide, et surtout il réoriente toute l’expérience par le réel en jeu. C’est pourquoi il en vient à interroger le psychanalyste lui-même dans sa formation – ou dans l’absence de celle-ci, le « psychanalyste-né » ! C’est donc d’une actualité très précieuse pour tous ceux qui, dans le Champ freudien et l’AMP, s’interrogent sur la différence entre psychothérapie et psychanalyse, pour essayer de fonder en raison la psychanalyse appliquée à la thérapeutique.
Article publié dans Quarto n°75
[1] LACAN J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 361-371. Les citations qui suivent dans le texte se refèrent à cet article quand il n’y a pas d’autres indications.
[2] L’ensemble des travaux de ce Colloque est paru dans le numéro spécial de Recherches, « Enfance aliénée », en décembre 1968 (II).
[3] BETTELHEIM B., The empty fortress, New-York, The Free Press, 1967.
[4] RABANELJ.-R., « Une réponse de Jacques Lacan à Bruno Bettelheim », Mental, n°2, 1996.
[5] LACAN J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 151-193.
[6] LACAN J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », op. cit, pp. 243-259.
[7] LACAN J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le bloc-notes de la psychanalyse, n°5, Genève, 1985, pp. 5-23.